• Pensée du jour 19 : Jean Giono

    Pensée du jour 19 : Jean Giono

    "Les hommes ont crée une planète nouvelle : la planète de la misère et du malheur des corps.

    Ils ont déserté la terre.

    Ils ne veulent plus ni fruits, ni blé, ni liberté, ni joie.

    Ils ne veulent plus de ce qu'ils inventent et fabriquent eux-mêmes.

    Ils ont des morceaux de papier qu'ils appellent argent.

    Pour avoir un plus grand nombre de ces morceaux de papier, ils décident subitement de faire abattre et d'enterrer cent soixante mille vaches parmi les plus fortes laitières.

    Ils décident d'arracher la vigne car, si on ne l'arrachait pas, le vin serait trop bon marché, c'est-à-dire ne pourrait plus produire des morceaux de papier en assez grand nombre.

    A choisir entre les morceaux de papier et le vin, ils choisissent les morceaux de papier.

    Ils brûlent le café, ils brûlent le lin, ils brûlent le chanvre, ils brûlent le coton.

    Devant l'énorme bûcher de coton, des chômeurs de l'Illinois viennent :

    "Laissez-nous emplir des matelas, disent-ils, nous couchons sur la terre, nous ne mangeons presque pas. Nous pourrons au moins dormir."

    On leur dit : "Non, le coton est en trop."

    Ils répondent : "Pas en trop puisque ce coton nous manque. Il nous donnerait des joies, je vous assure; enfin, de joies c'est beaucoup dire, mais il adoucirait notre misère, il nous permettrait de dormir au souple quand nous n'avons pas mangé."

    On leur répond :

    "Non, non, vous n'y entendez rien. Il ne s'agit pas de vous. Ce coton est en trop car, s'il continuait d'exister, le prix du coton baisserait et nous, les producteurs de coton, nous aurions un peu moins de petits morceaux de papier. Tout est là, toute la question est là, et nous ne serons tranquilles que lorsque ce coton sera devenu de la fumée. Écartez-vous."

    Quand les récoltes sont abondantes, on se lamente : nous avons trop de pêches, nous avons trop de poires, nous avons trop de vin, nous avons trop de blé, trop de pommes de terre, trop de betteraves, trop de choux, trop d'artichauts, d'épinards, de fèves, de lentilles, de haricots.

    La terre qui continue ses anciennes gloires épaissit-elle la semence des animaux :

    Nous avons trop de vaches, trop de boeufs, trop de porcs, trop de moutons, trop de chèvres.

    Le cortège des bêtes splendides marche à travers les vergers couverts de fleurs; les champs de graminées caressent doucement le ventre des boeufs.

    L'homme tremble.

    L'immense terreur collective ébranle la société; nos morceaux de papier!, nos morceaux de papier!

    Gouvernements, ministres, députés, rois, empereurs, lois, lois, lois humaines au secours !

    Nous avons trop de tout, vite, vite, mettons le feu aux champs, éreintons le verger à coup de hache, tuons les vaches, les porcs, les moutons, pendant la nuit à coup de couteau dans le ventre, à coup de serpe sur la tête, fauchant à la faux les pattes grêles des troupeaux et, si ça ne va pas assez vite, canons, canons, canons!

    Que la rareté revienne! Que la terre soit un désert, pour que je puisse vendre très cher ce petit mouton solitaire, cette petite pêche, à peine deux bouchées.

    Vous avez faim ?

    Tant mieux. Vous me donnerez un peu plus de morceaux de papier!

    Si je pouvais faire aussi que l'eau soit très chère! je vous vendrais de l'eau [ note de Clorophile : c'est fait en 2014 ] 

    Que d'argent perdu dans ce fleuve ou tout le monde peut puiser librement.

    Les deux tiers des enfants du monde sont sous-alimentés. Trente pour cent des femmes qui accouchent dans les maternités ont les seins secs au bout de huit jours. Soixante pour cent des enfants qui naissent ont souffert de misère dans le ventre de leur mère. Quarante pour cent des hommes de la terre n'ont jamais mangé un fruit sur l'arbre. 

    Sur cent hommes, trente deux meurent de faim tous les ans, quarante ne mangent jamais à leur faim. Sur toute l'étendue de la terre, toutes les bêtes libres mangent à leur faim.

    Dans la société de l'argent, vingt-huit pour cent des travailleurs mangent à leur faim. Soixante-dix pour cent n'ont jamais eu de repos, n'ont jamais eu le temps de regarder un arbre en fleur, ne connaissent pas le printemps dans les collines.

    Ils produisent des objets manufacturés. Quarante pour cent des objets qu'ils fabriquent sans arrêt sont sans signification pour la vie humaine. Cinquante-trois pour cent des objets fabriqués qui peuvent aider la vie restent dans les entrepôts, ne sont pas achevés, sont détruits, redeviennent de la matière qu'on donne à l'ouvrier, qui refait l'objet, qu'on redétruit.

    L'ouvrier est le seul qui habite totalement dans la planète de la misère et du malheur des corps;

    Sur cent ouvriers entrant aux hôpitaux les médecins qui les examinent ne peuvent plus reconnaître le corps d'un homme à quarante-trois d'entre-eux. Les poumons sont devenus quelque chose qui jusqu'à présent n'avait plus de nom, une sorte de monstre anatomique. Mais il y a tant de ces monstres qu'on a été obligé d'inventer un nom : c'est un poumon usine.

    (...)

    La société construite sur l'argent détruit les récoltes, détruit les bêtes, détruit la joie, détruit le monde véritable, détruit la paix, détruit les vraies richesses.

    Vous avez droit aux récoltes, droit à la joie, droit au monde véritable, droit aux richesses ici-bas, tout de suite, maintenant, pour cette vie.

     

    Vous ne devez plus obéir à la folie de l'argent.

     

    Jean Giono 1895/1970

    Préface des vraies richesses

    Editions Grasset 1937.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Giono 

    Un lien vers un autre texte merveilleux 

    http://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Homme_qui_plantait_des_arbres

     

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